À quel âge avez-vous commencé à jouer du violoncelle?J’ai commencé tard, selon les standards russes. La même année où j’ai arrêté de fumerQuand était-ce?À l’âge de huit ans! J’ai commencé à expérimenter la “fumette” à l’âge de cinq ans et j’ai arrêté à huit ans. Depuis, je n’ai plus jamais touché une cigarette.Mes parents m’emmenèrent chez un psychiatre à l’âge de sept ans car ils ne savaient plus que faire pour me calmer. Il m’était impossible de rester assis tranquille plus de quelques secondes: ils en conclurent que j’étais un enfant hyperactif. Quand j’annonçai fièrement que je voulais jouer du violoncelle, personne ne me crut et ils essayèrent de surcroît de me convaincre que c’était une idée complètement folle. Mais j’insistais en pleurant: “Je veux jouer du violoncelle! je veux jouer du violoncelle… et me voilà, après 51 ans, je joue toujours du violoncelle.” Combien de temps avez-vous étudié avec Rostropovitch?J’ai étudié avec lui pendant quatre ans environ. Le premier jour où j’ai touché un violoncelle, il est devenu mon idole. Comme je le dis si souvent, si ma nuque me fait terriblement mal aujourd’hui, c’est que je l’avais placé sur un piédestal très haut.L’opportunité d’étudier avec lui fut la concrétisation de mon rêve le plus cher. J’assistais à tous ses concerts, autant que je pouvais et je collectionnais ses photos, programmes, disques, bref tout ce qui portait son nom. Je me suis arrangé pour être présent à toutes les Master Classes qu’il donnait à St. Petersburg et ce fut un plus grand honneur encore de pouvoir étudier avec lui au Conservatoire de Moscou. J’étais tellement fasciné par sa technique d’enseignement que je suis arrivé à la conclusion qu’il fallait que j’enregistre ses leçons au Conservatoire de Moscou. Je pensais qu’il était impossible à une personne normalement constituée d’absorber la richesse des informations, l’énergie et l’imagination qu’il délivrait lors de ses cours. J’ai donc dépensé l’argent gagné au Concours Tchaikovsky pour acheter un enregistreur Sony de deuxième main et c’est ainsi que j’enregistrai les 4 années passées au Conservatoire sous sa direction. Les enregistrements me permirent de réécouter en permanence ses cours! Après un certain temps, mon enregistreur tomba en panne. Alors que j’étais à la recherche d’un nouveau, les autorités prirent mes “recherches” pour de la contrebande, mais surtout l’utilisèrent comme prétexte pour m’arrêter et me jeter en prison; ce qui signifiait que je ne pouvais pas finir mes études au Conservatoire. La véritable raison étant que ma sœur et sa famille étaient rentrées en Israël en 1969. Cet évènement eut une incidence dramatique sur ma vie en Union Soviétique. Mes concerts furent annulés après le départ de ma sœur et il me fut interdit de voyager à l’étranger puisque les autorités me soupçonnaient de vouloir la suivre après l’obtention de mon diplôme. Je dois vous confesser qu’ils me surveillaient de près mais le diplôme n’était pas aussi important à mes yeux que l’opportunité d’étudier avec Rostropovitch. J’étais bon élève et lauréat du prix Tchaikovsky; on ne pouvait justifier mon exclusion de l’école, mais on guettait le premier faux pas. Ça ne manqua pas et je finis les quatre dernier mois de l’année scolaire en prison et les quatorze mois suivants à pelleter du ciment, consolidant ainsi le communisme au lieu de jouer au violoncelle. Ensuite, je me fis interner deux mois dans un hôpital psychiatrique avec l’aide d’un influent médecin juif afin d’éviter d’être enrôlé dans l’armée. Si j’avais fait une demande d’exil, on m’aurait enrôlé dans l’armée pour les trois années à venir; une autre forme de prison finalement. Après quoi ils ne m’auraient jamais laissé sortir prétextant que j’étais en possession de secrets d’Etat. Vous avez mentionné lors du Festival RNCM en 2007, que Rostropovitch vous donna de l’argent après la mort de votre père. Rostropovitch me donna bien plus que de l’argent. Il a été comme un deuxième père pour moi. On avait diagnostiqué à mon père un cancer, il en est mort subitement deux jours après. Sa visite chez le médecin a été si tardive qu’il était déjà bien trop tard pour pouvoir intervenir. Après les funérailles, de retour à St. Petersburg, j’étais en état de choc et il m’était impossible de me préparer au Concours Soviétique de 1966. Je n’avais ni le cœur ni la tête à jouer. Rostropovitch qui enseignait les Master Classes à St.Petersburg auxquelles j’assistais, avait entendu parler de moi car mon nom circulait depuis que j’avais gagné mon premier Concours Soviétique. Il avait aussi eu vent du décès de mon père. Il envoya alors quelqu’un acheter une bouteille de vodka et quand ce dernier revint la bouteille à la main, il renvoya tous les élèves de la salle sauf moi. C’est ainsi qu’il passa l’heure suivante à boire sa bouteille me racontant sa vie, la mort de son père alors qu’il n’avait que 13 ans et à me motiver pour le concours en mémoire de mon père… Son discours fut si inspirant que non seulement je me présentai au concours, mais j’y remportai le troisième prix! Rostropovitch m’a aidé aussi financièrement après le Concours, car je vivais dans des conditions quelque peu difficiles. J’étais en internat, et nous étions 22 garçons dans une chambre sans salle de bain. Je refusai son aide, mais il insista en me disant que cela venait de mon père, tout en parlant de lui. Nos rapports s’intensifièrent et dépassèrent les liens habituels de la relation professeur-étudiant. Je l’ai toujours considéré comme un deuxième père et il me fit la confidence, il y a quelques années, qu’il me considérait lui aussi comme son fils. Il m’a peut-être pris sous son aile car un de ses seuls rêves inaccompli était celui d’avoir un fils. Il a eu deux filles, mais il aurait voulu une descendance qui puisse perpétuer la tradition familiale initiée par son père, lui-même grand violoncelliste, chef d’orchestre et compositeur. Il s’est terriblement fâché un jour, lorsqu’il est tombé sur une photo de mon fils, sur laquelle on le voit jouer du violon. “Qu’est-ce que c’est ça? Ton fils doit jouer du violoncelle!” J’ai bien tenté de lui expliquer que ma fille joue du piano, mon fils du violon et que j’avais un projet de constituer un trio familial; il était terriblement fâché. Il serait probablement ravi s’il apprenait maintenant que mon dernier fils âgé de deux ans et demi, a son propre violoncelle et s’amuse avec… il aura peut-être un petit-fils violoncelliste après tout! J’ai remarqué qu’il y a toujours une intensité particulière qui se dégage lors de vos représentations.Mon sentiment influence énormément ma façon d’interpréter et j’essaie toujours de donner tout ce que je peux aux gens qui viennent écouter. Les gens apprécient quand vous leur ouvrez votre cœur et je suis plus qu’heureux de le faire. La générosité émotionnelle et celle d’expression sont les deux choses les plus importantes durant une représentation.Je ne joue jamais pour des experts musicaux car ils n’ont pas besoin de moi. Ces gens-là apprécient la musique rien qu’à sa lecture. Je joue pour les gens qui écouteraient un morceau pour la première fois dans leur vie et, de mon côté, j’essaie de transmettre au public, autant que possible, dans le but de l’aider à apprécier le plus possible. Je suis au courant qu’on me critique souvent pour ce style “intense” qui est ma marque de fabrique mais cela ne me dérange pas. La personnalité passionnée de l’interprète se reflète autant dans son public que chez ses détracteurs. Ce serait pire si les gens étaient indifférents à mon art. D’un autre côté, si tout le monde appréciait ce ne serait pas idéal non plus, car pas mal de gens ont un goût douteux. Avec nos remerciements à Tim Janof, International Cello Society Interview complète à lire sur www.cello.org |

