Qu’est-ce que l’Afrobeat?Une musique née dans la rue et de la colère, un sentiment partagé de bons et de mauvais délires, une partition enfantée sans nul doute dans les méandres du bourbier tropical qu’est la gigantesque Lagos, mais biberonnée aux prises de position des Afro-Américains, sevrée de rythmiques jazz et funk, des accents de soul et de rhythm’n’blues. L’afrobeat s’est construite sur les cendres encore chaudes du bon vieux temps des colonies, symbolisé par les dérives d’un highlife joué pour la bourgeoisie des beaux quartiers dans le feu de l’action du mouvement des droits civiques, telle une bande-son surréaliste mais bien réelle des espoirs bientôt déçus de toute une génération bien élevée aux noms de Kwame n’Kruma et Patrice Lumumba, et de tant d’autres. L’afrobeat, c’est avant tout ces hommes de bonne volonté floués par la corruption et les malversations, morts et enterrés pour avoir voulu afficher aux yeux du monde leur souci d’en finir avec l’ordre soumis par le FMI. C’est une alternative radicale aux visions monochromes d’une mondialisation émergente, l’urgence d’affirmer haut et fort sa négritude face à une police esthétique qui tend à gommer toutes les différences de style. C’est une réponse à tous ceux qui donnent à entendre une version édulcorée de la réalité, au moment même où la balance des échanges penche vers un cruel déséquilibre.L’afrobeat en est la fidèle traduction en musique, en rupture avec le monde tel qu’il est défini par les instances internationales. Les cornes de l’Afrique de l’Ouest y résonnent sur les accords parfaits de James Brown, les puls(at)ions du jazz libre y nourrissent la spiritualité des Yorubas, les figures cachées derrière les cultes et masques des grands anciens y ressurgissent au détour d’un appel longtemps resté sans réponse. L’afrobeat, c’est une transe de notes, un flot de noires et de blanches, un déluge de toutes les couleurs, des rondes et des pas que carrées. C’est une version originale de ce que l’on nomme le panafricanisme, la réconciliation après des siècles de séparation, d’exil (intérieur ou extérieur) de l’âme africaine. C’est elle qui reprend le verbe confisqué, qui prend la forme d’un tambour de bouche pour porter les paroles au plus haut. L’afrobeat, c’est bien entendu Fela son créateur, son catalyseur, sa représentation ultime. Il était une voix, la voie à suivre pour tous ceux condamnés à se taire. Mais ce n’est pas tout, on ne peut réduire ce qui est en trente ans devenu un style plus ou moins défini et définitif à un ego-trip, aussi bon soit-il. L’ afrobeat, c’est surtout une aventure collective, l’union sur l’autel du bon sens du groove de plusieurs fortes personnalités. L’afrobeat, c’est tout autant une affaire de rythmes. En la matière, Tony Allen fut celui par qui passa ce courant alternatif. Le batteur fut bien meilleur qu’un excellent tambourin man, bien plus qu’un simple “homme de mains” dans le dispositif de l’Africa 70, bien plus que le bras armé d’une musique de guerriers pacifiques. Il en fut le tambour majeur. |

