Tony AllenTony Allen fut l’alter ego et l’ami de Fela, l’un des deux éléments constitutifs de cette forme nucléaire baptisée afrobeat, cette formule alchimique propice à toutes les explosions. Sans Tony, il n’est pas si sûr que l’histoire eût pris le même sens. Pas si sûr que l’afrobeat eût tenu les mêmes cadences infernales, de celles qui vous traversent de la tête aux pieds. Selon Fela, Tony sonnait comme un seul homme, “comme quatre batteurs”. Question de vibrations, d’énergies, d’intentions. Comme par hasard, c’est en 1969, quand ce fiévreux admirateur d’Art Blakey décide d’assurer la direction artistique pour que le grand orchestre de Fela change de nom et de tempo, accélère le mouvement d’indépendance par rapport aux formes classiques. Comme par magie, l’afrobeat va surgir, s’imposer d’emblée comme une réponse décalée aux musiques des cousins américains, s’émanciper tout en les assumant de toutes ses influences constitutives. C’est au cours de cet âge d’or, les belles échappées des années soixante-dix, que vont rester gravées pour la postérité les faces d’anthologie du groupe. A cette période, Tony Allen commence à enregistrer sous son nom, avec plus ou moins la même équipe et selon des principes à l’identique, avant de prendre définitivement du recul puis de décider de s’envoler pour l’Europe, afin d’y bâtir les fondations d’une nouvelle vie. Direction Londres en 1984, puis il s’installe finalement à Paris en 1986.En 2002, l’afrobeat a survécu à la mort de son porte-parole. Il a envahi les pistes de danse du monde entier, en passe de séduire et conquérir l’Amérique. Curieuse ironie de l’histoire quand on sait l’accueil que reçurent Fela et les siens aux Etats-Unis en 1969 ! Trente ans plus tard, ses disques noirs font l’objet d’un culte chez les hommes-machines de Chicago ou Brooklyn. Trente ans plus tard, les remixes pleuvent, avec plus ou moins de bonheur, les compilations et albums concepts inondent le marché, avec plus ou moins de suite dans les idées. Trente ans plus tard, les héritiers sont légion, qu¹ils se prénomment Seun ou Femi, deux fils de Fela, ou qu¹ils se nomment Antibalas, un collectif new-yorkais, ou Lagbaja, le saxophoniste masqué venu de Lagos. En 2002, Tony Allen a survécu à toutes les galères, est revenu de toutes les guerres, avec lui-même et avec le monde de la musique, avec un business qui ne l’a guère aidé depuis vingt ans. Depuis qu’il s’est installé en banlieue parisienne, Tony Allen n’a pas eu l’écho et encore moins le soutien que son talent méritait, tandis qu’explosait à grands renforts de publicité une world music lisse et policée, sans aspérités. Dans le même temps, l’Afrique s’enfonçait dans la crise, rongée par la maladie, affamée par les réponses inadaptées de la Banque mondiale, minée par une democrazy telle que définie par Fela, dépouillée de toutes ses richesses par une élite de nouveaux riches, laissée à l’abandon par l’Organisation Mondiale du Commerce, sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Etrange analogie. Jeté aux oubliettes de l’Histoire, pour ne pas entrer dans les moules préfabriqués de l’industrie, pour ne pas vouloir être réduit à un simple produit calibré, Tony fut redécouvert grâce à l’obstination de deux Parisiens, deux artisans qui lui donneront une nouvelle chance, celle d’enregistrer un disque. Ce sera “Black Voices” en 1999, bientôt suivi de tournées dont témoigne pour partie “Psyco On Da Bus” deux ans plus tard. Et tous se souviennent de ce sacré personnage, à la voix rauque et au regard sombre, qui irradie par sa seule présence, intense. Avant toute chose, au-delà des questions de technique et de virtuosité, Tony Allen, c’est de la spiritualité mise en sons et en scène. Il fait partie de ces maîtres de ballet, qui marquent les esprits d’un seul coup de baguette. Magique! Inutile d’en faire des caisses, futile de jouer les gros bras, quand on a comme lui ce coup de rein funky, dense et naturel, ce petit rien qui fait toute la subtile différence. Tout comme sa voix, vraiment enivrante et faussement nonchalante, sensuelle et déchirée, ne peut laisser indifférent. Dès qu’il prend le micro, il met en jeu sa vie. Soixante ans passés dans les zones d’ombre plus que sous les feux de la rampe du succès. Cela s’entend entre les lignes. Quand il déchante, Tony Allen parle aussi vrai que nature, sans forcer sur les traits d’un caractère affirmé mais pas buté malgré tous les obstacles, forgé par les hauts et bas d’une carrière en pointillés alors qu’elle aurait dû lui permettre d’atteindre les sommets. Dans le fond, Tony Allen n’a pas changé, fidèle et intègre, mû par le même mouvement, par les mêmes gestes. Dans les formes, son drumming, à la fois touffu et minimal, s’est juste adapté aux sons actuels, ceux de l’ère électronique. Au fil du temps, la personnalité de Tony Allen ne s’est pas émoussée, bien au contraire. Cette frappe sèche et lourde, terriblement funky, n’a jamais sonné aussi juste dans le temps. C’est pourquoi, à l’heure où l’on se tourne vers l’afrobeat pour générer de nouvelles idées, autant en revenir à l’une de ses sources d’aspiration, autant creuser et fertiliser ce sillon profond. Autant prendre l’original et non des copies délavées pour emmener l’afrobeat sur d’autres territoires, champs d’investigation qui restent fortement connectés avec la problématique originelle. Attention, ce nouvel album n’est pas une énième resucée d’une formule testée et éprouvée depuis bien longtemps. A quoi bon réécrire l’histoire déjà gravée ? ! Quel intérêt, si ce n’est financier, de reproduire ad vitam ae ternam ce que d’autres ont déjà porté au plus haut ? A fortiori, quand il s’agit de soi-même. Non, “Home Cooking”, sans oublier le savoir-faire des bonnes vieilles recettes préparées dans les arrière-boutiques, invite à découvrir de nouvelles cuisines à partir des mêmes ingrédients, à relever la sauce de ce qu’il faut de saveurs autres, d’épices récoltées sous d’autres latitudes. Ainsi, un rappeur de la formidable écurie Big Dada, l’Anglo-Nigérian Ty, “le son actuel de Londres” selon Tony, vient mettre son grain de sel, rimes efficaces et spéciale dédicace qui touchent au cœur du système métrique. Ainsi Unsung Heroes pimentent avec doigté les séances de toute leur science du hip-hop métissé et chaloupé, après s’être illustrés il y a peu sur l’un des furieux remixes de l’improbable “Alenko Brotherhood Ensemble”, suite de versions synthétiques autour des modèles du batteur nigérian. Ainsi l’expert Doctor L ajoute de nouveau quelques couches de dub et d’infra-basses à ce savoureux gumbo mitonné au fil des années. Ainsi Damon Albarn, décidément très en verve du côté de l’Afrique ces temps-ci, concocte la mélodie entêtante d’un “Every Season” qui devrait durer plus qu’une saison, sur laquelle la syncope rythmique accroche avec souplesse. Ainsi les fidèles Jean-Phi Dary, Jeff Kelner et César Anot mettent encore une fois les petits plats dans les grandes largeurs, capables aussi bien de se mettre au service du collectif que d’ajouter quelques touches à discrétion. Ainsi des choeurs tout Soul II Soul et des cordes sensibles de violon et violoncelle en rajoutent une louche, sans excès, tapissent sans faire tapisserie. Ainsi des sections de cuivres, rutilant de plaisirs, entrent dans la danse élaborée par ce chef toqué, ivre de rythmes qui saoûlent sans saoûler. Ainsi de suite, pour nourrir l’afrobeat, pour lui donner suffisamment de corps et de matières premières, pour le propulser irrémédiablement vers demain, pour honorer au plus juste la mémoire de son catalyseur d’énergies; quitte à inventer de nouveaux termes appropriés à cette fusion de style sans confusion des genres, dont le plus emblématique est l’ afro-hop revendiqué par les uns et les autres, contraction de deux univers où les tambours chantent aussi fort que les voix pulsent, où l’âme danse pour panser les plaies du corps. Tous ceux-là forment un trait d’union entre différents horizons pas si lointains, tous ceux-là incarnent différentes générations, qui ont beaucoup à partager. Tous ceux-là se retrouvent une identité commune, sans surjouer ni de la caricature ni des clichés certifiés conformes. Tous ceux-là réinventent forcément autrement une musique née au siècle dernier, une petite graine plantée au coeur du système nerveux de Big Brother, qui a dans ses germes la révolution immanente. Un grain de folie furieuse, appelé l’afrobeat. |

