ACCUEIL Archives #2 SAISON 09/10 4/2/10 Rencontre avec Yuri Bashmet

Yuri BashmetRencontre avec Yuri Bashmet (alto et direction)

Peu de personnes jouent de l’alto et les bons altistes sont peu nombreux. L’un des meilleurs dans son art est Yuri Bashmet, voyageant en tant que soliste dirigeant également Les Solistes de Moscou. Il collabore avec les plus grands noms de la musique classique et est lui-même un artiste bien particulier. Bien que son prestige grandisse au fur et à mesure qu’il se produit, il n’est pas encore un nom connu de tout le monde. J’ai esquissé une biographie à travers cet interview.

 


 

Parlez-moi des traits faisant de l’alto un instrument unique parmi les instruments à cordes.
Ah. Question très intéressante! Mais si je savais comment y répondre, peut-être que l’alto ne serait pas un instrument si mystique. L’alto possède une espèce de mystère dans son histoire et aujourd’hui encore, et c’est la raison essentielle de son exception parmi les instruments à cordes. Certaines personnes disent que l’alto se situe entre le violon et le violoncelle. Je vous dirais que, d’un certain point de vue, cela pourrait être juste, mais d’un point de vue historique, c’est absolument faux.

 

Pourquoi?
Parce que l’alto est le plus vieil instrument, historiquement.
Plus vieux que le violon? Et que le violoncelle?
Plus vieux que le violon et le violoncelle. Ceci est le 1er point, et le second est qu’il se situe au centre. Le violon et le violoncelle tourne donc autour de ce point central.

 

Alors vous êtes le soleil et tout tourne autour de vous!
Oui. [Gloussements]. C’est ma manière de voir la chose. Bien entendu, il y a maintenant une renaissance de l’alto puisque beaucoup de compositeurs modernes écrivent pour l’alto. C’est une réponse plus concrète. Je ne comprends pas pourquoi il n’a pas été utilisé comme instrument soliste avant aujourd’hui. Des gens disent que la raison est peut-être qu’il n’y avait pas de bon altiste, mais je ne pense pas que ce soit le cas.
Il y a toujours eu de bons altistes, n’étant pas forcément solistes?
Oui. Mais être soliste signifie être mieux que bien. Cela veut dire qu’il faut à la fois diriger, lire la musique et la concevoir avec de bonnes idées. Un soliste n’est pas seulement quelqu’un qui dispose d’une meilleure maîtrise technique. C’est quelqu’un qui possède une immense passion pour la musique.

 

Et un esprit musical?
Oui. Mais être un bon musicien d’orchestre est peut-être encore plus difficile que d’être soliste, parce que cela nécessite une grande intelligence et beaucoup de flexibilité. Il faut être très professionnel, très calme avec les autres, avec les collègues. Et c’est une chose très compliquée. Cela signifie qu’il faut mettre en parallèle la vie courante. Cela veut aussi dire qu’il faut être quelqu’un de très positif, vous savez.
Bien sûr. Est-ce que cela vous donne de la satisfaction, donc, d’être l’un de ces altistes qui apportent la musique aux audiences et aux compositeurs?
Bien sûr, bien sûr. Ce n’est peut-être pas très modeste de ma part, mais je sens que je connais cela très bien, que j’ai beaucoup donné, beaucoup pour l’alto. [Rires] Pas parce que cela n’a pas été un dur travail pour moi, mais il s’est toujours trouvé que j’ai été là au bon endroit et au bon moment. J’ai été un pionnier en Russie. J’ai joué comme 1er altiste de l’histoire de ce pays dans la grande salle du Conservatoire de Moscou. Et ce fût la même chose à Paris, à La Scala à Milan, puis à Tokyo et encore au Concertgebouw d’Amsterdam et à beaucoup d’autres endroits, comme Helsinki et Copenhague.

 

Vous avez été le 1er altiste à donner un récital en solo?
Dans l’histoire de ces pays. Et cela a été quelque chose de très important pour moi. Je ne me fatigue pas d’être surpris des bonnes choses. [Rires]

J’espère que les bonnes choses continueront à arriver.
Bien sûr! Par exemple, pour moi, c’est toujours un grand jour lorsque je rencontre l’orchestre le plus formidable du monde, qui est aujourd’hui celui de Chicago. C’est réel et rafraîchissant de rencontrer tous ces gens, cet orchestre. Il y a une grande tradition, et ce n’est pas seulement un grand nom. C’est réel. Vous avez de vrais résultats. Vous entendez vraiment le son de cet orchestre, sa qualité. Tout! C’est puissant comme un tigre.
(…)

 

Comment partagez-vous votre temps entre les concerts, les récitals en soliste et la direction?
Comment je le partage? Je ne le partage pas. La vie partage pour moi. [Rires] C’est très difficile à expliquer, parce que ce n’est pas une question de discipline, c’est juste l’anarchie.
Et préférez-vous l’un à l’autre?
[Solennellement]: Non. Non. C’est comme si je vous demandais qui est-ce que vous préférez entre une belle femme noire et une belle femme blanche. Ou ce que vous préférez jouer entre Bach et Handel? Ou Schubert ou Schumann ou Brahms?
C’est clair. Je les aime tous, bien sûr.
Oui, bien sûr. Et votre question n’en est en fait qu’une seule. Lorsque vous aimez vraiment, alors vous ne devez aimer que ce point. Donc lorsque je dirige, j’ai du plaisir à diriger et quand je joue, je me dis, «Non, je préfère jouer plutôt que diriger». Lorsque je dirige, au contraire, je me dis, «Non, j’aime mieux diriger». Lorsque j’arrive à contrôler ce sentiment, c’est bon. Au contraire, si cela se mélangeait dans mon esprit, ce serait une psychologie un peu différente. Et pas seulement un peu, car ce sont des choses psychologiques très différentes, et cela voudrait dire que, si je mélangeais ces sentiments, je ne jouerais pas aussi bien que je le pourrais.

 

Du fait que vous soyez un soliste de 1er ordre, êtes-vous un meilleur chef d’orchestre?
[Réfléchissant un instant]  Je ne sais pas. Mais ce que je peux vous dire est, qu’après avoir commencé à diriger un orchestre, ma façon de penser la musique a commencé à changer quelque peu, parce que j’ai commence à connaître la partition mieux qu’avant. Pour entendre toutes les voix, entendre pourquoi certaines choses arrivent et de quelle manière elles arrivent. Il existe un grand nombre de questions et de réponses. Puis, vous jouez à nouveau en solo et vous connaissez plus de choses basiques sur la musique. Vous savez pourquoi j’ai commencé à diriger? Parce que le répertoire d’alto n’était pas assez grand. C’était juste pour cette raison. C’est ce que je pouvais faire puisque je change beaucoup de répertoire. Par exemple, la dernière fois, j’ai joué le Concerto de Schnittke, et maintenant Walton. Et si j’étais à nouveau invité, je jouerais, je ne sais pas. Bartòk ou d’autres concertos pour altos. Et j’ai la Concertante de Mozart, bien entendu, et le Concerto de Bruch. Et il y a 26 concertos m’étant dédicacés. Cinq ou six de cette liste sont vraiment bons, mais ce ne sont ni des concertos de Beethoven, ni de Brahms, ce n’est ni Tchaikovsky, ni Prokofiev, ni Sibelius.

 

Ce n’est pas le grand répertoire qui nous est familier.
En effet. Ce n’est pas un très grand répertoire populaire. C’est donc ce qui m’est arrivé en Europe. Parce que je suis arrivé beaucoup plus tard aux Etats-Unis. Ainsi, en Europe, j’ai déjà fait 10, 50 tours dans les mêmes endroits prestigieux, et puis il fallait que je fasse quelque chose! Je ne peux toujours me répéter. Il est possible de répéter la même chose pendant cinq ans, mais c’est mieux de ne pas le faire. J’ai donc formé l’orchestre, Les Solistes de Moscou, et j’ai commencé à diriger.

 

Donc laissez-moi vous reposer la question. Êtes-vous un meilleur soliste, puisque ayant l’expérience d’un chef d’orchestre?
Oui. Je pense que cela est réciproquement bénéfique. C’est bien pour les deux rôles, mais pour être absolument honnête, je crois que si quelqu’un joue vraiment bien d’un instrument, il ne devrait pas diriger. Parce que, par exemple, Slava Rostropovich est déjà une légende, une légende historique, mais il continue à jouer du violoncelle. Je l’ai entendu, c’est incroyable! Je sais que pour chaque pièce qu’il dirige, il a toujours de nouvelles et grandes idées. Et il reste le même en étant violoncelliste ou chef d’orchestre, comme quelqu’un qui pense à la musique. Mais les gens continuent à le reconnaître tout d’abord en tant que violoncelliste. Vous savez, vous ne pouvez vous séparer et avoir la même vigueur dans chacun des rôles. C’est très rare que quelqu’un puisse maîtriser cela. Très rare.

 

Vous avez beaucoup enregistré. Jouez-vous de la même manière dans un studio d’enregistrement que dans une salle de concert?
Non. Il est beaucoup plus difficile pour moi d’enregistrer, parce que j’ai cette expérience des concerts. Ce n’est pas parce que je joue pour un public, mais parce qu’avec un public, il y a quelques canaux ouverts qui ne peuvent l’être dans un studio. Donc ce sont deux choses très différentes. Je préfère les enregistrements en live.
Oh, les enregistrements faits pendant un concert.
Oui. Et ensuite, s’il y a quelques erreurs, des transformations sont faites.

 

Pourquoi la musique? Quelle est son utilité? Quelle est sa signification? Et quelle est son ultime valeur réelle?
[Rires] Le mieux que je puisse vous dire à ce propos est que je n’en ai aucune idée. Deuxièmement, je peux vous dire que si je le savais, eh bien la musique ne serait pas ce qu’elle est. Vous voyez ce que je veux dire? Si je le savais et que je vous le disais avec des mots, alors la musique perdrait tout son sens. Je pense que la musique est la quintessence de l’esprit humain, et que ce n’est pas un esprit stérile. C’est un esprit qui possède un lien avec le cœur, les émotions et avec les choses philosophiques. C’est comme un cosmos. C’est comme une sorte de connaissance pour l’être humain. C’est la musique. Et cela implique tout, absolument tout. Les bonnes commes les mauvaises choses, la vie et la mort, le noir et le blanc, le sexe et l’anti-sexe [Rires] Tout, vous savez. Amour et haine. Et cela n’a pas de lien avec la langue du compositeur. Quand vous écoutez Tchaikovsky, que ceux qui l’écoutent soient japonais, américains, italiens, autrichiens ou français, ils aiment les Symphonies 5 et 6. Ce sont les symphonies les plus populaires. Et Romeo et Juliette, ils aiment aussi. Pourquoi? Ce n’est pas à cause du fait que le compositeur soit russe, absolument pas. Il est juste né en Russie, il a reçu une éducation russe et il a une mentalité russe encrée dans son sang. Mais il est comme cela. Il est international parce qu’il parlait de maints aspects de l’être humain. Ce n’est pas une question de langue. Toute personne le comprend lorsqu’elle l’entend. C’est Romeo et Juliette. C’est universel et les gens le comprennent à travers sa musique. Il parle donc de cela, et c’est ce qui est important.

 

Donc la musique est universelle?
Bien sûr! Bien sûr! La grande musique, la musique réelle! La musique de Mozart, ça n’est pas de la musique autrichienne. C’est de la grande musique.
Qu’est-ce qui fait qu’une musique soit de la grande musique?
La grande musique? C’est ce dont on vient de parler. C’est lorsque le compositeur parle de ce qu’il y a d’essentiel dans l’être humain, et avec talent.
(…)

 

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes altistes?
Aux jeunes altistes? Le plus important, de mon point de vue, c’est qu’ils ne doivent pas avoir de conflits à cause du fait qu’ils soient altistes. Et pour ne pas avoir ce conflit, ils ont déjà un certain nombre de possibilités. En 1er lieu, il y a quelques altistes vraiment doués voyageant à travers le monde et ils peuvent voir qu’ils ont du succès. Bien entendu, aujourd’hui, il existe encore beaucoup de plaisanteries à propos des altistes, vous savez.
Est-ce que vous utilisez toujours le même instrument, ou vous avez 2 ou 3 instruments sur lesquels vous jouez?
Non, j’ai mon propre instrument depuis 1971. Nous avons déjà 20 et même plus de 20 ans de mariage. C’est un vieil italien, Testore de 1758*.

 

Est-ce que jouer de l’alto est amusant?
[Soupirant] Je ne connais pas l’amusement. Est-ce le plaisir dont vous voulez parler? Oui. Bien sûr. Bien sûr. Votre corps tout entier vibre avec la variaton des sons, vous savez. C’est également un divertissement physique. Et, généralement, si vous atteignez un certain résultat musical, ce n’est pas dû à l’alto, ou au fait de diriger, ou au piano, au violon, tout ce que je fais d’ailleurs. C’est le plaisir musical. Bien entendu. Et l’alto, c’est quelque chose de sexuel qui n’est pas fixé. Vous savez, l’alto est comme «elle». Bien sûr, la basse est «il». Et l’alto est, du moins je pense que c’est comme lorsque vous voyez les oeuvres de Raphael. L’on peut observer beaucoup de portraits de certains personnages de l’époque, et autour de la scène se trouvent quelques beaux hommes, vous connaissez? De beaux hommes. Et les visages de ces hommes sont si beaux que si vous observez uniquement les visages, il y a de la beauté, autant de beauté que chez une femme. Et ce ne sont pas des femmes, ce sont des hommes. Ce type de beauté entre les sexes, c’est l’alto.